Désir de valeurs et refus des dogmes
La vie spirituelle tient une place importante chez les jeunes mais se traduit peu par la pratique religieuse. L’Église leur semble figée et ils se méfient des dogmes. En revanche l’amour et l’entraide leur paraissent prioritaires. Et ils prônent respect d’autrui et tolérance. C’est ce qui ressort d’une enquête réalisée auprès des étudiants de l’UCL.La vie, l’amour, le bien, le mal, le juste, l’injuste, la mort... Ces grandes questions qui taraudent l’humanité, les étudiants de l’UCL se les posent bien sûr. Ils en discutent régulièrement. Ils les méditent parfois. Certains les placent dans une perspective religieuse, d’autres pas.
Telles sont les grandes orientations que dessine l’enquête sur La spiritualité en milieu étudiant réalisée par la Sonecom auprès des étudiants de l’UCL. A la question “Y a-t-il une place pour la vie spirituelle dans la vie étudiante ?”, la réponse est claire: c’est oui.
Les étudiants interrogés donnent une large acception à la spiritualité: une démarche de compréhension du monde non matériel, un questionnement sur soi et sur le sens de la vie. Ils estiment cette démarche indispensable dans la vie de tout être humain individu. D’ailleurs, 54 % disent y réfléchir parfois, 36 % très souvent, 8 % rarement. Restent 2 % qui affirment n’y réfléchir jamais.
Non seulement les jeunes se posent des questions, mais nombre d’entre eux les méditent: 48 % de temps en temps et 20 % souvent. Cette activité, pour eux, est vécue essentiellement comme un temps de réflexion, d’intériorisation, de remise en question. Certains y voient aussi un moyen de relaxation. Un tiers des jeunes estiment qu’il s’agit d’un temps de prière et un quart, d’un moment de rencontre avec Dieu.
Quand ils méditent, les étudiants de l’UCL le font d’abord dans la nature, puis dans des lieux de culte, lors d’une activité culturelle, dans les mouvements de jeunesse et même autour d’un verre. Ce n’est pas vraiment étonnant puisque c’est surtout avec les amis proches (92 %) qu’ils échangent sur la spiritualité. Les échanges en famille viennent ensuite (57,1 %).
Spiritualité et religiosité
Les étudiants associent d’ailleurs le
questionnement spirituel à des moments d’émotion forts. Par ordre
décroissant, ils citent le deuil, l’amour, la maladie, l’amitié et les
événements marquants de l’actualité. A leurs yeux, la spiritualité
relève donc clairement de la vie privée et n’est pas associée
nécessairement à l’adhésion à une religion. Près de la moitié des
étudiants s’affirment croyants et un quart se disent indécis. Parmi les
croyants, 78,3 % se réfèrent à la religion catholique, 2,3 % à une
autre religion chrétienne et 2,3 % se disent musulmans.
14,1 % des
étudiants se déclarent athées ou agnostiques. Enfin, 0,6 % s’affirment
bouddhistes. Toutefois, l’enquête met en évidence que la Foi et
l’importance accordée à la spiritualité ne vont pas de pair avec la
pratique religieuse. Si l’Eglise catholique intéresse la moitié des
étudiants, elle n’intéresse pas 34,6 % d’entre eux et en révolte même
14,9 %.
Pourquoi cette distance ? Parce que seuls 0,4 % des étudiants estiment qu’elle rayonne et 15,9 % qu’elle s’adapte mais 35,2 % la considèrent comme figée et 31,5 % constatent qu’elle connaît une crise. De plus, les jeunes dénient à l’Eglise le droit de leur dire ce qu’il faut penser, comment il faut agir.
Amour, entraide, justice sociale
Pour tous les étudiants, la
tolérance est une valeur essentielle. Ils sont très éloignés des dogmes
et même ils s’en méfient, mais accordent une importance considérable
aux valeurs. Pour eux, les valeurs chrétiennes prioritaires sont
l’amour, le respect des autres, la justice sociale et l’entraide. Ils
ont foi dans un au-delà même si, paradoxalement, seuls 16,2 % d’entre
eux croient fermement à la résurrection du Christ.
L’enquête révèle donc la photographie de “jeunes
qui assument le droit de douter, d’expérimenter, de remettre en
question. Ils refusent l’imposition institutionnelle, mais
paradoxalement se sentent peu aidés” remarque Luc Albarello, directeur
de la Sonecom. Ils sont en effet en demande d’informations, de
confrontations.
En effet, 71 % souhaitent que l’Université organise débats et conférences sur des questions d’ordre spirituel et 73 % qu’elle informe les jeunes sur l’existence d’autres religions.
Anne-Marie Pirard
(20 décembre 2001)
Témoignages
“Ma foi passe par le Christ”
Oui, je crois en Dieu bien qu’il me paraisse souvent lointain, difficile à imaginer. Ma foi passe par le Christ. L’Evangile nous permet de nous faire une idée de sa personnalité, de connaître sa parole, si terriblement actuelle, si accessible à tous les hommes de cette planète. Ceci, j’ai pu m’en rendre compte au cours des voyages réalisés ces dernières années.
Je n’ai jamais connu de doutes essentiels sur l’existence de Dieu, sur la réalité de la résurrection,
mais cela n’empêche pas que je me pose des tas de questions sur la vie, le
mal, l’injustice... Je prie régulièrement, à l’église, dans la nature aussi. Pas
des textes officiels, simplement mes mots.
Ma foi m’a été transmise par ma famille: mes
parents sont pratiquants, mais très ouverts. Et, surtout, ils sont
engagés. Ils ne sont pas dans le bla-bla, mais dans l’action. Ma foi
s’est aussi enrichie à l’école, lors de retraites notamment, et dans
les mouvements de jeunesse, surtout depuis que je suis cheftaine.
Plusieurs autres chefs ne sont pas croyants alors, quand on prépare les
animations des week-ends ou des camps, donc des animations religieuses,
on parle beaucoup de ce que cela représente.
Elisabeth
“Les religions séparent les hommes en clans”
Croire ? Non, je ne crois pas. Ma famille est catholique et je suis allé dans une école secondaire catholique. Les cours de religion m’ont plutôt assommé. Les seuls qui m’intéressaient rejoignaient les grands problèmes de notre époque. Cela aurait sans doute pu être de la morale. Il me semble que les religions font beaucoup de tort à l’humanité car elles séparent les hommes en clans. D’ailleurs, les guerres les plus cruelles sont les guerres de religion, non ? Je ne crois pas aux histoires de paradis et d’au-delà. Je ne crois pas à une vie après la mort. Mais j’ai aussi du mal à croire que tout disparaît après le décès. On se sent parfois très proche de ceux qu’on a aimés. Un copain qui est mort en moto, j’y pense souvent et c’est un peu comme s’il était encore là, parfois. Pour moi, ce qui compte c’est l’amitié, l’amour. Ce sont les gestes de solidarité aussi. Amnesty International et Médecins sans Frontières me paraissent plus proches de ce que j’appellerais l’éternité que ne l’est l’Eglise.
Cédric
“On ne parle pas de Dieu à la maison”
Suis-je croyante ? Honnêtement, je ne sais pas. Je ne suis pas très au clair là-dessus. J’ai des difficultés à me représenter Dieu mais je ne crois pas non plus qu’il n’y ait rien ni personne. Je ne suis pas très pratiquante. Je vais à la messe pour les fêtes de famille et, souvent, à la Noël. On ne parle pas de Dieu à la maison, pas beaucoup avec les copains non plus. C’est quelque chose d’intime, de personnel. Mais, en essayant de vous répondre, je me dis que si l’on en parlait de temps en temps, on serait forcé de s’interroger davantage. Ce dont je suis sûre, c’est que je déteste les extrémismes, les fanatismes. Je ne peux pas concevoir que l’on refuse de parler à quelqu’un parce qu’il a une autre religion ou parce qu’il n’en a pas.
Ce qui compte le plus dans ma vie ? L’amour, la famille, les amis.
Julie
|
Gabriel Ringlet : "un regard qui change l’homme et le monde"
L’étudiant
n’est pas à l’université seulement pour y décrocher un diplôme. Il doit
y développer le pôle intellectuel de sa personnalité mais aussi les
autres pôles. Cette conviction a guidé l’action de Gabriel Ringlet
durant son mandat de vice-recteur aux affaires étudiantes de l’UCL, de
1988 à 2001. L’enquête sur la spiritualité des jeunes en milieu
étudiant est donc tout à la fois le point d’orgue de la démarche du
vice-recteur et le “cadeau” que l’institution lui a offert à la veille
de son départ pour une année sabbatique. Les conclusions de l’enquête rencontrent incontestablement les préoccupations de l’auteur de L’Evangile d’un libre penseur, ardemment convaincu de la nécessité d’un renouveau spirituel.
Les étudiants refusent les dogmes, Gabriel Ringlet souligne que “le dogme est une référence, une “mémoire vivante”
qui ne supprime pas l’intelligence, le discernement critique, l’autonomie de jugement”.
Les étudiants sont réticents vis-à-vis de l’Eglise. Il reconnaît qu’en effet “L’Eglise est en rupture profonde avec les valeurs qui marquent nos représentations”. Pour autant, il ne transige pas sur la force, l’actualité, l’exigence de la Parole transmise par les Evangiles.
“Ce “Fils de l’Homme” jette sur Dieu un regard qui a bouleversé et
scandalisé, car ce regard ne change pas seulement Dieu. Il change le
monde. Il change l’homme” écrit-il. Les jeunes plaident pour la tolérance. Gabriel Ringlet l’a fait avant eux, agissant sur ce terrain et osant l’ouverture aux autres convictions philosophiques et religieuses, le dialogue. Mais il pourfend le consensus mou. Et, parmi les étudiants, ce ne sont pas les non croyants mais les indécis qui doivent préoccuper le plus celui qui a écrit: “Croire, ne pas croire... Ce n’est pas là le véritable enjeu de demain. Mais la manière de croire, oui. (..) Refuser le risque spirituel, s’économiser... voilà le péché”. AMP (20 décembre 2001) Gabriel Ringlet, L’Evangile d’un libre penseur, Albin Michel, 241 p., 1998. |

Commentaires